Comment enseigner le droit à l’université ?


Conseils / mercredi, décembre 20th, 2017

Pour apprendre le droit, le chemin de l’université est traditionnellement incontournable en France. Avec l’émergence de l’école de droit de Sciences-Po ou d’écoles privées, une nouvelle concurrence voit le jour. Concurrence qui impose de s’interroger sur les forces et les faiblesses de l’enseignement du droit dans les universités françaises.

Comment favoriser l’insertion professionnelle des étudiants en droit ? Faut-il organiser une sélection à l’entrée à l’université ? Les enseignants sont-ils correctement formés à la pédagogie ? Comment les facultés de droit peuvent-elles utiliser la révolution numérique ? François MazonDimitri Houtcieff et Jean-François Hamelin nous livrent des éléments de réponse sur toutes ces interrogations décisives pour l’avenir de l’enseignement du droit.  

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On fait le point.

1. Les facultés de droit préparent-elles les étudiants au monde professionnel ?

La première question est sans aucun doute de savoir si la faculté de droit a pour rôle de professionnaliser ses étudiants. Dimitri Houtcieff distingue deux périodes, aux objectifs aussi différents que complémentaires : « à mon sens, nous (la formation universitaire) sommes là pour donner aux étudiants un bagage théorique. Qu’après, ils mettront en oeuvre. Par exemple, je ne pense pas que ce soit le rôle de la faculté de droit de préparer à la pratique d’avocat. En théorie, cela doit être fait par les CRFPA. Nous, il me semble que nous sommes là pour leur donner le bagage théorique, un outil conceptuel, qu’ils auront ensuite à rendre pratique dans le cadre de diverses formations ».

François Mazon et Jean-François Hamelin sont en accord avec ce constat. Ce dernier, maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise, renchérit : « la formation que l’on dispense prépare assez bien les étudiants aux métiers qu’ils vont exercer en leur fournissant de bonnes bases. La transition entre université et monde du travail est un peu brutale, mais sur du court terme. Il y a un autre point sur lequel la professionnalisation pourrait avoir un intérêt : nous avons des étudiants qui jusqu’à un avancement assez tardif dans leurs études ne savent pas ce qu’ils veulent faire. […] Il y aurait sans doute des découvertes des métiers à organiser au sein des universités ».

François Mazon, qui exerce aujourd’hui la profession d’avocat après une longue carrière de dirigeant, le confirme : « c’est comme cela que c’est conçu, et c’est comme ça que cela doit l’être. Je pense que l’université vous permet d’acquérir des connaissances fondamentales que vous allez ensuite affiner en fonction du métier que vous voulez faire. En revanche, je trouve que l’école de formation des avocats n’est pas assez pratique. On mélange encore une formation théorique qui normalement a été faite auparavant, et une formation à la profession d’avocat. C’est un véritable cycle d’apprentissage d’un métier qui devrait passer beaucoup plus de temps sur le développement d’un cabinet, sur la constitution d’une clientèle, sur l’utilisation des différents réseaux, etc. »

2. La sélection à l’université

Parmi les forces de l’enseignement du droit dans les universités françaises, François Mazon n’hésite pas à mentionner le « niveau de sélection ». Pourquoi ? « Malgré tout ce qu’on en dit, il est de très bonne qualité. Quand on voit la manière dont on passe du master 1 au master 2 et la façon dont on est évalués en master 2, c’est de très bon niveau. C’est un bon système sélectif, en tout cas dans ces années-là ». Pour lui qui a connu le modèle « hyper-sélectif » des grandes écoles, l’université n’a pas à rougir du sien : « le système des grandes écoles n’est pas le pire, mais certainement pas le meilleur de tous. C’est un système qui sélectionne de manière très fine des étudiants qui ont 20 ans pour leur garantir une carrière. […] Je trouve que le modèle universitaire devrait être beaucoup plus valorisé par les entreprises ».

Concernant la sélection à l’entrée à l’université, Jean-François Hamelin est assez nuancé : « j’y suis assez opposé, sauf peut-être à faire un sas particulier pour ceux qui n’ont pas un baccalauréat général. Effectivement, je retrouve dans des master 2 assez prestigieux des étudiants qui viennent de bacs techniques. Mais ils sont les rescapés du 1/100 voire du 1/200. Les bacs généraux sont plus ou moins préparés, donc l’absence de sélection me va très bien. Sur les bacs techniques et professionnels, c’est plus compliqué car nous mentons aux gens en leur disant « les portes sont ouvertes ». Les portes sont plutôt fermées quand on voit les statistiques, c’est une hécatombe ».

Dimitri Houtcieff le confirme : « je ne suis pas d’accord avec la sélection à l’entrée à l’université, mais il y a un problème d’orientation post-bac. Nous avons des flots d’étudiants qui se déversent à l’université […] Personnellement, je préfère qu’on envisage un processus de sélection à l’université plutôt que l’on finisse par faire comme certaines filières à l’heure actuelle (type STAPS), où ils sont parfois obligés de tirer au sort ».

Sur la sélection en fin de cursus, que ce soit en master 1 ou en master 2, tous nos intervenants sont unanimes : il faut une sélection à un moment donné. Pourquoi ? « Tout simplement parce que nous avons énormément d’étudiants, et que les capacités d’absorption du marché du travail ne sont pas infinies », constate Jean-François Hamelin.

De son côté, Dimitri Houtcieff souhaiterait que la sélection se déroule à la fin de la licence : « après tout, c’est comme cela que c’est pensé (licence, master, doctorat). Il faut bien reconnaître que ce serait pas plus mal pour une raison toute bête : on éviterait de dire aux gens qu’ils auront nécessairement un master 1 et un master 2. Voire qu’avec ce master 2, qui est peut être moins prestigieux que d’autres, qu’ils n’auront rien à la sortie. Beaucoup collectionnent les master 2, et ne seront jamais avocats ou juristes, et feront tout à fait autre chose car leur formation ne mène à rien. Ce sont encore des fausses promesses. Il faut une sélection à un moment, et il faut le dire ».

3. Quelle place pour la pédagogie ?

Beaucoup ont en mémoire des cours d’amphithéâtre se résumant à une lecture par un enseignant d’un cours (à peine) actualisé, pris en note machinalement par des étudiants.

François Mazon est assez critique, sur ce point, envers l’enseignement du droit au sein des universités françaises : « je suis sidéré par le manque de formation, ou même de sensibilité quelque fois, à la pédagogie. A tel point que je suis allé voir mon directeur de master 2 pour lui demander comment il était possible que des professeurs viennent encore nous lire un texte. Je lui ai demandé s’ils étaient formés à la pédagogie, et il m’a répondu que non. Je n’arrive pas à le comprendre. Il y a un espèce de mythe qui voudrait qu’en étant bon dans une matière, on est un bon enseignant. Cela n’est pas vrai. On peut être excellent dans son domaine et un très mauvais pédagogue. Comme on peut être moyen dans son domaine et un excellent pédagogue pour un étudiant qui est en licence ou même en master 1.

Par exemple, je ne comprends pas pourquoi les étudiants ne peuvent pas évaluer leur professeur. Cela serait extrêmement enrichissant pour tout le monde […] Que la personne soit avocat magistrat ou chercheur, je pense que la dimension pédagogique dans l’enseignement est fondamentale ».

Jean-François Hamelin concède qu’en tant qu’enseignant ses formations à la pédagogie ont été plutôt légères, et qu’ainsi il a dû apprendre à enseigner par ses propres moyens : « cela dépend du cursus suivi pour arriver aux fonctions universitaires. Normalement, on fait une thèse. Nous avions à Paris des séminaires avec tous les doctorants sur les sciences de l’éducation. On recevait des éléments sur la notation, etc. J’en retiens quelque chose, mais ce n’était pas instructif pour véritablement enseigner. En réalité, cela se fait un peu sur le tas. Et le problème d’un autodidacte, c’est son incapacité à se remettre en cause. Je pense que nous sommes , enseignants en droit, des autodidactes.

Nous n’avons pas l’occasion de nous remettre en cause car nous ne sommes pas évalués. (..) Pour avoir été dans des formations ou des enseignements privés, nous avons des retours lorsque nous enseignons à des professionnels. C’est instructif et salvateur, même si cela fait parfois mal à l’orgueil. Je ne suis pas contre l’évaluation car finalement, dans l’ensemble, c’est assez fiable ».

De son côté, Dimitri Houtcieff est plus nuancé. Notamment sur l’évaluation des enseignants : « je suis d’accord, nous sommes dans une certaines mesure des autodidactes. Mais nous donnons pendant 5 ou 10 ans des TD (Travaux Dirigés) avant d’arriver à la maîtrise de conférence. Si nous avons de la conscience professionnelle, nous essayons de ne pas reproduire ce que l’on a vécu avec le chargé de Td qui arrive sans avoir lu la fiche. Ensuite, il y a quand même un moment pour l’évaluation de la pédagogie : l’agrégation. C’est un concours qui se déroule sous forme de leçons présentées à des collègues plutôt renommés puisqu’ils sont en situation d’être dans le jury d’agrégation. Nous sommes attentifs à la pédagogie, puisque la forme est un élément de sélection important.

Quant à l’évaluation par les étudiants, je n’y suis pas opposé. Je trouve ça plutôt amusant, mais il faut relativiser. C’est comme un avocat qui se fait évaluer par son client : quand il gagne, c’est normal parce qu’il avait raison ; quand il perd, c’est scandaleux et il avait un très mauvais avocat. L’étudiant n’est pas forcément la personne la mieux placée pour évaluer l’enseignant. Qui évalue les évaluateurs ? Qui doit enseigner aux enseignants ? C’est toujours la même question, qui se pose dans toutes les disciplines ».

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Cette dernière affirmation fait réagir François Mazon : « l’étudiant est presque le mieux placé pour évaluer l’enseignement. Il en est d’une certaine façon le récepteur. Il a donc un avis très important sur l’enseignement, qu’il faut écouter. La pédagogie, cela s’enseigne et cela s’apprend. C’est comme en entreprise : on nomme des personnes managers, et très souvent on ne les forme pas. Parce que diriger devrait être quelque chose de naturel. Ce n’est pas vrai. Pour beaucoup, la pédagogie est une évidence. Je connais mon sujet, je m’assois derrière un bureau avec un micro, donc je sais enseigner. Ce n’est pas vrai. J’ai vu au fond de l’amphi des professeurs catastrophiques. 

On a pas le droit d’enseigner comme cela en France aujourd’hui en master 1 ou en master 2. Ils ont probablement passé l’agrégation et ce sont sans doute de grands professeurs, mais ils ne savent pas enseigner. C’est de la perte de temps pour les étudiants, et la mission d’enseignement n’est pas remplie. C’est un énorme gâchis de faire venir des professeurs de cette qualité sans les avoir formés à l’enseignement. Et sans qu’ils aient appris à faire passer des messages ».

 

 Quentin Chatelier – Fabien Chatelier – Valentin Chatelier – Maxime Le Goff

Interview réalisée à la Maison des Initiatives Etudiantes (MIE Labo 6)

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