La profession d’avocat face au XXIe siècle


Actualités / mercredi, décembre 20th, 2017

La révolution numérique n’est pas le seul défi auquel doit faire face la profession d’avocat. Les interrogations autour du statut de collaborateur sont nombreuses, tout comme celles portant sur l’entrée dans la profession. Sans oublier l’attaque frontale que mènent de nombreuses « legaltech » sur le marché du droit. Kami Haeri,Sébastien Bonneau et Eric le Quellenec apportent des éléments de réflexion sur l’avenir de leur profession. L’événement a été sponsorisé par HEAD.

Vous voulez comprendre les 3 aspects essentiels de cette vidéo ?
On fait le point.

1. La formation des avocats

C’est un débat qui revient régulièrement sur la table : un jeune avocat qui vient de prêter serment est-il prêt à exercer sa nouvelle profession ? Eric le Quellenec est catégorique : « la réponse est malheureusement non. A l’UJA, notre position est très claire : nous voulons une formation de qualité qui soit gérée directement par la profession. Le modèle a besoin d’être revu : on doit trouver un équilibre entre un complément théorique de la formation du jeune avocat après la faculté de droit et une mise en pratique professionnelle. Nous n’avons toujours pas trouvé la bonne formule. (..) Est ce qu’il y a vraiment besoin d’un PPI pendant le cours de la formation ? La question est très clairement posée ».

Sébastien Bonneau renchérit, et estime que « lorsque l’on fait ses premiers pas en tant qu’avocat, on se rend compte qu’on ne sait rien. Rédiger un courrier, s’adresser à un client : ce sont des choses que l’on pourrait apprendre à l’avance ».

Kami Haeri, qui a rendu des rapports sur cette question, ne peut que confirmer ce constat : « il y a consensus sur le fait que la formation est déséquilibrée. Il y a 3 phases : l’université, l’examen, et l’EFB. Le problème à l’université n’est pas la qualité des enseignants. Il est sur la mise en perspective de l’apprentissage avec la manière dont cela est mis en pratique. Parce qu’ensuite le cycle est très court : en deux ans, vous êtes censés être immédiatement opérationnel pour exercer un métier. Il y a une insuffisance de dialogue entre le monde professionnel et le monde universitaire sur les qualités qui sont recherchées, sur les enseignements, etc ».

Sur l’examen en lui-même, l’avocat associé du cabinet August&Debouzy estime comme l’UJA qu’il doit être repris en main par la profession : « on l’a trop longtemps abandonné. Pas dans de mauvaises mains (celles des universitaires), mais il faut que l’on se le réapproprie. C’est un débat relativement nouveau dans la profession, depuis quelques années. Et enfin, il y a le problème de l’EFB à qui on demande trop.

On oublie qu’il existe quelque chose dans notre cheminement professionnel qui s’appelle la formation continue. Il faudrait réfléchir à un rééquilibrage entre les informations essentielles qu’il faut vous fournir pour faire de vous des avocats, et toute la formation professionnelle (qu’elle soit académique ou relevant du développement personnel) que vous pouvez acquérir au fur et à mesure de votre maturité professionnelle ». Sébastien Bonneau confirme ce propos, en estimant qu’il serait nécessaire de faire « remonter très haut » la formation pratique à l’exercice de la profession, en parallèle de la formation théorique.

 

2. Le statut de collaborateur

Pour la très grande majorité des avocats entrants dans la profession, un statut va rapidement devenir une réalité : la collaboration libérale. Censé permettre au jeune avocat de développer une clientèle personnelle dans une indépendance conforme à l’esprit de la profession, le statut de collaborateur est régulièrement pointé du doigt.

Pour Eric le Quellenec et l’UJA, il est primordial de conserver ce statut de « collaborateur de plein exercice » (à l’opposé d’une pratique ancienne où le jeune avocat était dissocié du reste de ses confrères pendant 2 ans). Mais tout l’enjeu réside dans la capacité des jeunes avocats à se constituer leur propre clientèle : « il faut être objectif. Il est vrai que dans les 2 à 4 premières années, c’est très compliqué d’avoir cette clientèle personnelle. Sauf via les commissions d’office lorsque le serveur est ouvert et qu’il fonctionne. (..) Mais cette liberté n’a pas de prix, et il faut la conserver ».

Sebastien Bonneau, qui a connu les deux statuts, raconte son expérience : « j’ai commencé en tant que salarié dans un gros cabinet de droit fiscal, puis j’ai exercé principalement comme collaborateur, et dans le cabinet que j’ai crée tout le monde est libéral. Et tout le monde est incité à développer sa propre clientèle ainsi que celles des autres. Parce que nous avons tous des spécialités différentes, et que l’on est obligé de jouer collectif.

Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il y a des milliers de façons d’exercer ce métier. Et que tout le monde n’est pas développeur. Certaines personnes sont très heureuses d’être salariées, d’être une force de travail dans une structure pyramidale. (..) Il y a du bon et du mauvais dans les deux systèmes. Depuis que j’ai prêté serment, c’est toujours la même tarte à la crème. Certains cabinets veulent des salariés. Mais ils ne paient pas et ne donnent pas ce statut. Ils ne permettent pas aux collaborateurs de développer une clientèle, ce qui est un critère de sélection au moment de devenir associé. Il suffirait de reconnaître qu’il y a des tonnes de façon d’exercer ce métier et qu’à chaque forme d’exercice il y a un statut adéquat ».

Kami Haeri, responsable de la « commission Haeri » qui rendra un rapport sur l’avenir de la profession au ministre de la justice dans quelques mois, est également très favorable au statut de collaborateur : « il faut savoir que le salariat décline. Cela a été un peu à la mode au début des années 1990, mais c’est un modèle qui est en train d’être rejeté progressivement. Il y a 11.000 collaborateurs à Paris, il y a un consensus extrêmement fort sur cette forme de relation. Nous savons tous d’où elle vient : c’est une réminiscence d’une époque plus ancienne dans laquelle le collaborateur apprenait par mimétisme. Je trouve que c’est une des plus belles formes d’apprentissage. Lorsque vous aviez atteint une certaine maturité, vous vous détachiez progressivement de votre maître de stage dans un exercice qui était plutôt individuel.

Maintenant, il faut donner tout son sens à la collaboration. Vous devez, en tant que collaborateur et tout en étant loyal à votre structure, développer votre potentiel personnel ! C’est la plus belle des professions, il n’y a aucun doute là-dessus, mais c’est une profession extraordinairement difficile. La collaboration, c’est grandeur et servitude .. C’est à nous de faire de ce terreau un peu souple le potentiel qui vous permettra demain de vous déployer. (..) Donc moi j’aime bien la collaboration, et c’est à vous de profiter de tout ce qu’elle peut vous offrir. Et les espaces, c’est à vous d’aller les trouver. Les organisations n’ont pas vocation à vous offrir ces espaces. Elles vont essayer de faire de vous de bons collaborateurs, de vous former. Et de jouer aussi, c’est normal, sur votre profitabilité ».

 

3. L’uberisation de profession d’avocat

Sujet régulièrement abordé, mais encore incertain, l’uberisation de la profession d’avocat est une réalité de plus en plus pressante. Les « legaltech » américaines ont été les premières à attaquer le marché du droit. Elles ont été rapidement suivies par des startup françaises capables d’offrir des prestations juridiques d’une manière différente. Face à cette nouvelle concurrence, comment peuvent réagir les avocats ? Certains se braquent, d’autres se réinventent. Mais tous partagent un constat : la valeur ajoutée de l’avocat sera sa meilleure force.

Sébastien Bonneau est très clair : « Un, c’est normal qu’il y ait des offres alternatives à l’avocat qui apparaissent. Et deux, l’avocat pour y faire face doit se concentrer sur ce qu’il sait faire ». Eric le Quellenec confirme ce propos : « je pense qu’il faut prendre ces legaltech non pas comme une contrainte mais plutôt comme une opportunité.Une opportunité pour revoir le modèle des cabinets d’avocats, pour que l’on se présente de manière plus ouverte auprès de nos clients et qu’on réponde à leurs besoins directement. De toute facon, tout le monde a désormais accès à la connaissance. Ce qui compte, c’est le conseil personnalisé et la proximité avec son client. Et c’est là-dessus que l’avocat doit communiquer, être présent sur Internet et les réseaux sociaux, et faire du business. Puisque désormais, depuis 1an et demi, nous avons le droit de faire du démarchage. Donc allons-y ! ».

Kami Haeri a une approche un petit peu différente. Même s’il partage le fond du constat : « l’Uberisation m’angoisse, pas à cause de ce qu’elle incarne. Mais à cause de la réaction que notre profession a vis à vis de ce phénomène. Il y a une forme d’aveuglement généralisé et un conservatisme redoutable sur l’appréciation de ce qui se cache derrière. (..) L’Uberisation c’est quoi ? C’est le fait de permettre désormais à des clients d’accéder à des savoirs et des conseils dans des conditions plus simples et moins coûteuses. C’est une question d’accessibilité et de lisibilité. Il faut que nous fassions notre autocritique. Nous avons longtemps joué sur notre mystère, sur notre histoire, sur la marque très puissante que constitue les avocats.

Globalement, la morphologie du rapport à l’avocat reste très ancienne, teintée de mystères. L’Uberisation consiste à aller offrir des services différemment, à se rendre accessible. A rendre son service plus lisible. (..) Il faut peut-être aussi se dire que le fait d’offrir plus de services, avec une plus grande accessibilité et une plus grande proximité, avec un prix plus lisible et peut-être plus bas, va créer plus de besoins en droit. Et que plus naturellement, car nous sommes toujours une très belle profession encore admirée, c’est vers nous que l’on se tournera pour poser une question. Et on prendra son Smartphone pour appeler un avocat ».

L’avocat associé de l’un des plus grands cabinets d’affaires français renchérit : « Il ne faut pas oublier le fait qu’il fait froid dehors, et qu’il y a des entreprises et des gens qui n’ont pas d’argent. Et quand on est un jeune chef d’entreprise et qu’on a pas d’argent, on va chercher l’information là où elle est. Je ne serai jamais le type qui est devant le Lidl et qui dit : « mesdames et messieurs, pourquoi vous n’allez pas à la grande épicerie du Bon Marché faire des courses ? » Tout simplement parce qu’il y a des gens qui n’ont pas d’autres moyens que d’aller chercher du hard discount. Parce qu’il faut qu’ils fassent fonctionner leur entreprise.

Donc il faut avoir à l’esprit que les besoins en droit ont changé de nature et que l’on ne pourra pas toujours survendre notre déontologie, notre éthique, notre histoire. Et qu’il y aura des besoins immédiats, peut être un peu rudimentaires, qu’il faudra satisfaire. Sinon, on disparaîtra. Il n’y a absolument aucun sujet là-dessus. Notre mort sera magnifique. Il y aura des fresques, on mourra un code de déontologie à la main, notre robe à la main. On sera magnifiques, mais on mourra. Il faut que nous repensions le rapport que nous avons à ce que nous produisons, à nos clients, et aussi à la variété de nos clients »

 

Quentin Chatelier – Fabien Chatelier – Marion Barthélemy  – Valentin Chatelier

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